[Cinéma] Don’t breathe : La Maison des ténèbres

Le cinéma américain, par le biais du home-invasion, a très souvent abordé la problématique du « chez soi », centrale dans un pays dont les fondations reposent sur les principes de propriété et d’autodéfense. Avec Don’t breathe, c’est au tour de Fede Alvarez, réalisateur uruguayen et auteur du remake d’Evil Dead, de s’y coller.

Détroit, cité ouvrière plongée dans la nuit de l’expansion économique et du progrès, nouvelle muse du cinéma de genre (Only lovers left alive, Lost River, It follows sont déjà passés par là). Rocky, Alex et Money, trois jeunes délinquants natifs de cette ville, souhaitent la quitter pour les rivages ensoleillés de la côte Ouest californienne. Pour réaliser ce projet, ils violent les propriétés de riches notables, dérobant leurs biens pour les revendre auprès de leur receleur. Mais les gains qu’ils en tirent étant loin d’être satisfaisants, les trois adolescents décident de piller la maison d’un vétéran du Vietnam aveugle dans laquelle sont cachés près de trois cent mille dollars – une somme suffisante pour raccrocher.

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Une fois franchit le seuil de cette Maison des ténèbres, la caméra se livre à une exploration des lieux semblable à celle orchestrée par Fincher dans Panic Room. Omnisciente, elle traverse l’espace et embrasse le temps, relevant sur son passage les divers objets (marteau, chaussure, loquet) qui serviront de béquilles aux intrus. À cette démonstration esthétique et narrative, succède des mouvements d’opérateur plus économiques et moins intrusifs, épousant la méconnaissance des lieux de nos trois cambrioleurs réduits au silence face à un hôte « maître dans sa propre maison ». Puis, dans une représentation quasi hitchcockienne de l’espace domestique par ailleurs formidablement mis en lumière par Pedro Luque, Don’t breathe se mue en un film de sous-sol, faisant apparaitre ce « chez soi » moins comme un territoire dont la délimitation des frontières (cadenas aux portes et barreaux aux fenêtres) permet de se prémunir des intrusions extérieures que comme une forteresse fermée de l’intérieure dont la fonction est de retenir dans l’ombre une répugnante intimité. Alavrez fait montre alors d’une agréable pertinence en faisant glisser la notion d’effraction vers les replis les plus intimes du corps au cours d’une scène dont l’intensité dramatique ne franchit jamais la ligne jaune de la violence graphique (à ce titre, l’interdiction au moins de 16 ans parait exagérée).

En parallèle, le cinéaste enrichit son texte en abordant la dépossession et la réappropriation sauvage des biens et des corps. Le background du vétéran aveugle et le dénuement économique et affectif dans lequel grandit la jeunesse de Détroit donne à voir une société de rapport de force (qui ne cesse par ailleurs de s’inverser au cours du film) assiégée par les principes du capital, le recouvrement d’une créance de sang exigeant ici du débiteur l’abandon de son corps aux mains de son créancier. Un cercle vicieux et sans fin (ce qui explique sans doute les quelques petites longueurs rencontrées), un engrenage infernal où la violence (celle exercée par ceux qui ont le pouvoir) appelle la violence (de ceux qui ne le possède pas). Deux conclusions possibles à cette lutte : l’anéantissement total de l’une des deux forces en présence, où une capitulation volontaire et silencieuse – enfantant dès lors une dette morale chez celui ou celle qui en bénéficie.

En un temps limité (1h28), Don’t breathe, par le prisme du divertissement de genre, réussit donc à témoigner de la violence du monde contemporain. Une belle surprise.

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15 commentaires

  1. J’avais bien lu ici ou là quelques avis favorables, mais rien qui, comme ici, me donne une furieuse envie de me laisser prendre au piège de « la maison des ténèbres » (quel sous-titre ! à peu près aussi inspiré que « le sous-sol de la peur »)

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  2. Bien meilleur que le sinistre remake de Evil dead car mieux écrit, Don’t breathe est un huis clos réussi avec un méchant authentique et un travail sur le son génial. Le genre de film où l’expérience au cinéma est assez enrichissante.

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    • Je suis d’accord, il n’y a pas énormément de nouveauté sur la forme – Panic Room étant déjà passé par là – mais elle participe à la construction d’un discours sur le rapport à l’espace. Ce n’est déjà pas si mal.

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