[Cinéma] Tu ne tueras point

Porter à l’écran l’acte de foi de Desmond Doss, devenu objecteur de conscience (ou un « objecteur coopérant » comme il se définit lui-même) sur le front du Pacifique en ayant fait du cinquième commandement (celui du titre) sa doctrine, telle est la mission que s’est attribué Mel Gibson. Le réalisateur, en bon chrétien qu’il est, embrasse avec sincérité les convictions du jeune infirmier. Son biopic s’ouvre ainsi sur la genèse de Doss où les faisceaux du drame personnel (notamment une mêlée avec son frère au cours de laquelle il fait l’expérience de la violence) et celui du dogme se télescopent, éclairant la figure héroïque qu’il deviendra sur le théâtre des opérations. Lors de son entrainement, Doss, préférant la cours martiale à l’apostasie, est honni par sa hiérarchie et brimé par une partie de ses compagnons d’arme. L’image du martyr n’est pas loin, le visage du Christ non plus. « Les hommes ne croient pas comme toi, mais ils croient en ton message. » lui déclarera finalement le capitaine Glover à l’issue du miracle dont l’infirmier se rendra responsable au sommet de Hacksaw Ridge. Tu ne tueras point sanctifie un héros de guerre (qui obtint, rappelons le, trois Purple Heart et une Medal of Honor, la plus haute distinction de l’armée américaine) qui s’inscrit en négatif à la politique belliciste menée par les États-Unis et aux valeurs énoncées par le second amendement, défendu aujourd’hui plus qu’hier par une majorité de la population américaine. Une sacrée démarche, plutôt audacieuse par les temps qui courent.

Mais Gibson dit finalement peu de chose de cette dissonance que Doss fait naître au sein de son unité, tout occupé que le cinéaste est à porter aux nues son auxiliaire sanitaire. Étouffe chrétien, la première partie du long-métrage, avec force ralenti et musique sirupeuse, subit une mise en scène ampoulée et désarmante de bondieuserie. Ravi de la crèche, Andrew Garfield, le visage constamment éclairé d’un sourire béatifiant, enfonce le clou par une performance qui donne à rencontrer un benêt illuminé plus qu’une âme déterminée. Et l’art de la guerre dans tout cela ? L’auteur de Braveheart, La Passion du Christ et Apocalypto n’a clairement pas son pareil pour dépeindre la violence, et livre de puissants et sanglants assauts guerriers. Malheureusement, de cette opposition symbolique entre la vie « à l’arrière » au parfum édénique (champ de blé baigné d’une lumière divine) et l’enfer du front, il se refuse à aborder de front l’impossibilité congénitale d’abjurer totalement le fusil en temps de guerre.

22 commentaires

  1. J’adore comment tu (re)tournes ton article, gardant tes meilleures cartouches pour la conclusion. Le film en prend pour son grade et l’a bien mérité : compassé dans sa première moitié, il devient juste grotesque dans la partie guerrière où le réalisme est sans cesse contrarié par les effets pachydermiques de Gibson. Il a bon Doss le Desmond avec sa Bible pour seul bouclier, mais méritait-il une telle crucifixion ? Il faut revoir d’urgence le « Sergent York » d’Howard Hawks qui lui au moins visait dans le mille.
    (je publierai j’espère bientôt ma version de ce forfait)

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    • Je vois que tu te prépares également à conduire le dernier Gibson au peloton d’exécution – et nul doute que tes mots sauront lui réserver le sort qu’il mérite. Dommage pour lui car le sujet dont il s’est emparé est passionnant.
      Je prends note pour le Hawks.

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  2. Je ne connais guère Gibson. Braveheart m’avait emballé mais j’étais jeune et, en ce temps-là, les cornemuses enflammaient aisément mon cœur sur le champ de bataille. Toutefois, ce que je vois, c’est que Gibson a dû mal à s’affirmer autrement que par contradiction en tant que réalisateur…

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    • Moi même, étant môme, j’avais émis l’hypothèse de jouer de la cornemuse – moins par amour pour l’instrument que par volonté d’échapper aux suppliques de mes parents de faire une activité artistique. En Meurthe et Moselle, les cornesmuses ne courent pas les rues.

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  3. Je vais un peu casser l’ambiance mais j’ai adooooré ce film. J’ai pas trouvé ça sirupeux ou quoi que ce soit alors que je craignais le côté religieux et relou. Ce film m’a extrêmement bouleversée. Les scènes de guerre m’ont littéralement retournée. C’est la première fois que je pleure devant des scènes aussi violentes également. Et j’ai adoré l’interprétation d’Andrew Garfield.

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    • Au bar dans lequel notre garnison d’apprentis bibliothécaires a échoué hier soir pour célébrer la fin du semestre et le début de nos stages, j’ai rencontré un ancien camarade de Licence Cinéma, qui a tenu, peu ou proue, le même discours que toi. Moi, franchement, cette mise en scène béate ne passe pas. Et Andrew Garfield, mon dieu ! Et j’ai visionné le film en V.O.

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      • Je l’ai vu aussi en VO. Et malgré tout, très franchement, à la fin j’ai pouffé de rire. Quand Desmond se retrouve sous la tente de l’infirmerie j’ai cru que les mutilés allaient se lever pour lui faire un check. Quant à l’ultime assaut qui suit, il est digne des meilleures parties de rigolade du grand Emmerich (un maître en matière de pachydermie).

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  4. Ce n’est pas le meilleur film de Mel Gibson et il n’est pas non plus sans défaut. Je repproche notamment une tendance vers la fin à évangéliser un peu trop l’ami Desmond. Toutefois, c’est un film impressionnant et marquant. Un héros qui doit faire face à un Etat major qui ne le soutient pas et ce combat commence déjà là, avant même d’aller au front. Quant à la partie guerrière, Gibson livre un des films de guerre les plus cruels et violents vus depuis longtemps. La guerre c’est sale, le sang coule, les gens meurent. Gibson ne fait pas du Japonais plus un tueur que l’Américain. Ils sont au même stade. Des hommes qui se battent derrière une vision et des hommes qui les envoient à l’abattoir. Une jeunesse brisée qui se confirme également dans le discours du père. Un héros de guerre traumatisé par une guerre où il a perdu ses amis. En résultes, un film poignant (et non pathos) et violent sur la guerre. Le premier de ce type depuis Il faut sauver le soldat Ryan et pourtant j’ai adoré La bataille de la montagne du tigre de Tsui Hark.

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      • Justement je trouve qu’il y en a bien une et cela s’en voit par mon commentaire. C’est un film sur l’héroïsme, celui discret comme pas du tout et sur les convictions. Le caractère christique à mon sens n’apparaît que dans les dernières minutes. Tout ce qui repose sur la religion concerne les convictions pas un chemin de croix.

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        • C’est moins une « réflexion » qu’une « démonstration » que nous offre Gibson sur l’héroïsme. À mon sens, le véritable sujet, ce n’était pas la philosophie de Doss dont le film fait par ailleurs largement l’étalage, mais l’opportunité qu’il a eu de pouvoir servir son pays en qualité d’auxiliaire de vie et sans avoir à manier un fusil. Sujet à côté duquel le long-métrage passe complètement.

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          • Il en fait l’étalage car c’est la raison d’être du personnage. C’est pourtant ce qu’évoque toute la partie guerre. Un homme qui sert ses supérieurs en sauvant son prochain. Toute cette partie repose sur ça.

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          • Je développe mon point de vue : s’il n’avait pas pu servir son pays en qualité d’auxiliaire, qu’aurait t-il fait sans arme ? Qu’en est t-il des autres, ceux qui se sont engagés sans nécessairement vouloir tuer son prochain ? Voilà la réflexion qu’aurait du mener Gibson dans la seconde partie avec des personnages satellites apportant un vrai contre-point sur ce sujet.

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          • Alors il ne se serait peut être pas engagé. Il pensait qu’en aidant son prochain sur le champ de bataille, il pouvait servir. Les autres sont avant tout des soldats et on ne peut pas changer l’histoire. Les héros sont souvent ceux qui meurent sur le champ de bataille. Les autres continuent de se torturer en pensant à eux.

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          • C’est sur ce point que se fonde, je pense, notre profond désaccord. Pour moi, le biopic ne doit se montrer purement factuel, il devrait parfois emprunter les chemins de la fiction pour mieux interroger le destin qu’il porte à l’écran.

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  5. Tout d’abord, tu pourras corriger « au nue » par « aux nues » STP, ça me fait trop mal aux yeux…
    Sinon, j’ai enfin pu trouver à l’enregistrer sur mon disque dur externe, donc, j’ai que j’en ai l’occasion, je le regarde et je repasse par ici 😉

    Ton point de vue et celui de Borat sont divergents et cela me donne une bonne motivation pour le regarder !

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  6. Et voilà, je l’ai vu ! Mes impressions?
    Alors… au début du film je me suis dit : ça y est, ils remettent de la musique « douce » sur des scènes de violence et franchement ce procédé m’énerve. Pourquoi? Et bien parce le cerveau minimise les images chocs ! Mel s’en étant abstenu par la suite, la « pauvre » Tinalakiller en a fait les frais (dixit « les scènes de guerre m’ont littéralement retournée »)
    Pour ce qui est de Andrew Garfield, excusez-moi les amis, mais qu’est-ce qu’il fait bêta (nunuche, niais, simplet…) D’ailleurs il n’arrive pas à nous convaincre en tant qu’objecteur de conscience (comme objecteur de conscience je préférais nettement Guignol de « Full metal jacket »)
    Alors oui, on aurait aimé un réel échange d’idées entre Doss et les soldats de son unité mais le scénario s’est d’abord contenté de le faire bastonner pendant son entraînement puis de lui faire ramener les blessés un par un comme s’il avait eu une « illumination divine » !
    Un questionnement demeure alors : ce Doss a-t-il sauvé son prochain par altruisme ou bien a-t-il sauvé son âme par conviction?

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