[Cinéma] Hacker

« On s’en fout des 0 et des 1, on s’en fout du code. ». Cette réplique, clôturant l’intense passe d’arme qui s’est jouée sous nos yeux pendant près de deux heures, résume parfaitement la tentative de Michael Mann à pénétrer la sphère informatique. Au cours des premières minutes constituant le prélude à cette chasse à l’homme, le réalisateur, peignant le monde comme une toile luminescente, nous introduit dans les casemates électroniques d’une centrale nucléaire chinoise sur le point d’être piratée. Longeant les autoroutes cybernétiques desservant son système de sécurité, Mann réalise la séquence post-moderne attendue. Mais insensiblement, le cinéaste déplace le curseur de sa nouvelle expérience cinématographique afin de la situer à contretemps de la promesse formulée en ouverture, et ainsi revenir à ce qui fait l’essence de son cinéma. Entre les lignes de codes, l’ordinateur devient une arme comme une autre permettant de vider les caisses, affoler le cours du soja et réorganiser le monde. Le clavier n’est qu’une détente, les signaux électriques, le prolongement d’un mouvement que l’on pourrait appelé pompeusement le destin. En réalité, rien ne passionne plus le réalisateur que cette diode, témoignant de la présence de l’humain derrière la machine, préfigurant le risque physique à venir.

Une partie du code utilisé par ce « blackhat » porte ainsi la marque de Nick Hathaway, un pirate diplômé du MIT purgeant sa peine à l’ombre des horizons infinis. À la demande de son ancien camarade d’université devenu haut gradé au sein de l’armée chinoise, Nick échange son temps carcéral pour une liberté conditionnelle durant laquelle il aidera les autorités à démasquer le cyber-terroriste. Le charisme et la raideur maxillaire dont fait montre son interprète, Chris Hemsworth, s’insère brillamment dans la mécanique d’intériorité, « cette bestialité rentrée » sur laquelle repose le logiciel du réalisateur. Il mêle à sa traque ses plus grandes obsessions existentialistes (la liberté, l’indépendance, la solitude, la chute, la mort) et ses plus illustres motifs, déployant en sus une tension romantique semblable à celle qui assiégeait son Miami Vice. Mais ces états de stase durant lesquels le héros s’abandonne à l’immensité du monde qui l’entoure et à l’attraction des sentiments, ces ensembles vides au cours desquels le spectateur met en perspective le spectacle qui lui est offert et les enjeux portés par le récit, de se briser sur de puissants éclats de violence, nous arrachant à l’abstraction du terrain numérique pour une brutalité beaucoup plus concrète. Dès lors, le cinéaste s’enquiert de la fragilité de l’être et de la trace que ce dernier laisse dans l’univers. Hathaway devient peu à peu le « ghostman », son identité numérique, un être dépourvu d’existence physique. « Tu croyais que j’allais le pleurer. Des personnes meurent tous les jours ». Noyé dans une marée humaine indifférente au duel à couteaux tirés se jouant sous leur yeux, les deux adversaires deviennent, à cet instant, de simples points perdus dans l’espace. Là ce situe l’inaltérable magie du cinéma de Michael Mann et de Hacker.

 

7 commentaires

  1. Que j’aime cet article, toujours aussi brillamment formulé !
     » ces ensembles vides au cours desquels le spectateur met en perspective le spectacle qui lui est offert et les enjeux portés par le récit  » Tout le cinéma de Mann est contenu dans cette phrase. L’aboutissement d’une œuvre qui aspire à dématérialiser le récit, à le fondre dans son environnement.
    Tu sais que je serai toujours à tes côtés pour défendre un film de Michael Mann, a fortiori celui-ci éreinté par des critiques sévères et un naufrage commercial. Espérons qu’il ne conduira pas à une dématérialisation définitive de ses projets à venir.

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    • Merci pour ces beaux compliments 🙂 À chaque nouveau visionnage, j’apprécie davantage cette œuvre (on ressent ici, plus que dans tout autre de ses films, l’éphémérité du récit qu’il nous propose) et je mesure un peu plus la déception qui est la mienne de l’accueil qui lui fut réservé par la critique à sa sortie. L’avenir de Michael Mann semble s’être considérablement assombri suite à cet échec, consécutif aux décevants résultats de Public Enemies.
      Le biopic qu’il projetait de réaliser sur Ferrari semble par ailleurs définitivement enterré, et c’est bien dommage. Il faudra donc se contenter de la télévision, puisqu’il vient de prendre les manettes d’une série autour de la guerre du Vietnam. En espérant qu’il parvienne à la hisser au niveau de son Luck.

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      • Mann s’était refait une réputation dans les années 80 grâce au petit écran. On peut espérer qu’il puisse développer ses thématiques en tant qua showrunner. « Luck », excellente série avec un casting de haut vol, a joué de malchance (ironie du sort). Je ne savais rien de ce projet sur le VietNam mais il y a de la matière, un secteur qui n’a pas tellement été investi depuis ce bon vieux « enfer du devoir » avec le retentissant « paint it black » au générique. Ceci dit, rien ne vaut un long-métrage pour donner la pleine mesure de son talent.

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  2. Ah non 2flics, le biopic sur Enzo Ferrari est toujours en route. Il va le faire avec Hugh Jackman. Les dernières infos sont datés de mars dernier.
    Pour le reste, pas revu depuis sa sortie en salle, mais après un Public enemies de piètre qualité, Michael Mann revenait en grâce. Un film au jargon pas si compliqué alors qu’il parle d’informatique. En plus l’ironie veut qu’un jour après je voyais CitizenFour sur l’affaire Snowden, ce qui est assez raccord au film de Mann. Par contre je n’avais pas aimé des masses le méchant aux intentions un brin flou.

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    • J’ai pourtant regardé sur IMBD, et ce projet n’apparait plus (il y en a un autre, en revanche, sur le mafioso Sam Giancana, est mentionné). Mais effectivement, comme tu le dis, il y a bien une info tombée en mars sur la possibilité de voir Hugh Jackman incarner Ferrari chez Michael Mann. À voir, donc.
      Le personnage joué par Yorick van Wageningen est effectivement assez faible, un peu comme celui de Montoya dans Miami Vice. Mann centre son attention davantage sur le personnage de Kassar (Ritchie Coster), comme ce fut le cas dans Miami Vice pour José Yero (John Ortiz).

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