[Cinéma] Incassable

Le cinéma de M. Night Shyamalan est parfois injustement réduit à la fourberie narrative dont il fait montre. Le coup de théâtre final, devenu sa signature depuis Sixième Sens, n’est pourtant pas seulement un tour de passe-passe permettant de faire naître l’étonnement chez le spectateur, mais constitue également le terminus de cette voie intérieure prise par les personnages vers la conscience d’eux-mêmes et de la place qu’ils occupent dans le monde. « Vous savez ce qui est le plus effrayant ? D’ignorer quelle est sa place dans ce monde. D’ignorer pourquoi on est ici »

Celle de David Dunn, elle, était dans la voiture passager, côté fenêtre, juste avant que son existence ne vole en éclat. Unique survivant d’une terrible catastrophe ferroviaire qui a coûté la vie aux 131 autres personnes présentes à bord du train, David réalise la nature exceptionnelle de sa survie par le truchement des regards lancés par le médecin et les familles de victimes à sa sortie de l’hôpital. La place d’Elijah, quant à elle, se situe dans une galerie d’art de Philadelphie. Ce gardien du temple aux os aussi fragiles que le cristal érige le comics au rang de texte sacrée, débusquant dans ces bandes dessinées les fragments d’une réalité obscure dont il est persuadé faire partie. Convaincu d’avoir enfin trouvé en David l’extrémité du spectre ostéogénique, Elijah lui confie sa théorie. Une réflexion qui laisse de marbre le principal intéressé mais qui fait son chemin dans la tête de son petit Joseph.

Cette perméabilité aux croyances et à ces « bedtime stories » auxquelles sont souvent associées les récits de Shymalan est moins l’expression d’un désir de rendre plus leste un quotidien pesant (l’incapacité de David à recoller les morceaux avec sa femme crée un climat familial contrit dans lequel tous les membres se noient) qu’une volonté d’appréhender le monde sous un autre angle, dans toutes ses nuances, par delà les apparences afin de se confronter au réel. L’œil du cinéaste, qui enfermait jusqu’alors David dans les chambranles d’une existence percluse à laquelle les expressions hébétées de Bruce Willis donnait la pleine dimension, se transforme à mesure que la possibilité d’être celui qu’il semble avoir toujours été se fait plus nette dans son esprit. Les débris de la vie antérieure de David, comme autant de pièces manquantes d’un puzzle, resurgissent alors du tréfonds de sa mémoire afin de parachever sa véritable identité. Bien avant que Marvel et DC Comics n’autopsient au cinéma la psychologie de leurs galeries de super-héros, Incassable illustrait, avec cette force tranquille qui caractérise le cinéma de son auteur, les mouvements intérieurs concourant à la construction identitaire de tout être humain.

26 commentaires

    • Incassable a souffert de la comparaison avec Sixième Sens, considéré à l’époque comme son coup de maître. C’est peut-être ce contexte qui fait que tu sembles avoir mésestimé la portée de ce long métrage aujourd’hui considéré par beaucoup comme le meilleur film sur le super-héroïsme.

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  1. Le meilleur film de Shyamalan à mon sens, celui qui se sort de cette tendance au film à twist que le réalisateur abusera jusqu’au point de non-retour. Même s’il y a un petit retournement de situation dans les dernières minutes, on ne peut pas dire que ce soit un twist mais plutôt une conclusion logique de ce qu’on a déjà vu. Une thèse intéressante sur le super-héros et sa némésis bien aidée par deux excellents acteurs.

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    • Après, il faut aller au delà du twist. Finalement, que cela soit dans Village, Signes ou Sixième Sens, le twist permet de révéler une réalité qui échappait aux personnages eux-mêmes. Une démarche qui leur permet ainsi de trouver leurs places dans leurs environnements respectifs.

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      • A mon sens, ses films à twist sont globalement mauvais ou mal structurés. Même à la revoyure, tu vois que ça sonne assez faux et c’est le cas de Sixième sens par exemple. Alors avec Incassable, je vois quelque chose de plus intéressant, qui se focalise moins sur un twist finalement peu intéressant que sur une confrontation entre le héros et sa némésis.

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          • Car finalement il y a trop d’indices disséminés aux spectateurs pour qu’il n’y ait pas une forme de cynisme. Et finalement la scène d’ouverture est peut être de trop. Surtout qu’en plus elle revient par la suite.

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          • C’est plutôt la manière de le faire qui peut être gênante. Dans Shutter Island, Marty le fait exprès mais comme le personnage, le spectateur n’y voit que du feu. Il est dans le rôle de Teddy ou alors l’accompagne et ne remarquera pas forcément le jeu de pistes dans les premiers temps. C’est la différence avec Sixième sens où on te donne finalement la solution dès les premières minutes avant d’y revenir très tard dans le film. ça n’empêche pas certaines choses de bien fonctionner. En revanche, pour ce qui est du personnage de Bruce Willis on a bien du mal à y croire.

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  2. C’est justement le quotidien ordinaire et la cellule familiale qui donne une dimension d’autant plus réaliste malgré les pouvoirs du héros. Ce qui rend ce film unique c’est la manière dont Shyamalan traite le récit, en s’éloignant des canons habituels du film super héroïque. Un grand, grand film.

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    • J’avais lu quelque part qu’Incassable n’était pas un film de super-héros mais un film de sur-humain. Je suis assez d’accord avec cette distinction, qui tire son origine du cadre ordinaire dans lequel Shyamalan installe ses personnages.

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      • La distinction est intéressante mais en un sens le personnage a aussi un costume, et il y a un bad guy avec le bonhomme qui casse, qui a d’ailleurs un nom de super vilain!

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  3. « Cette perméabilité aux croyances… est moins l’expression d’un désir de rendre plus leste un quotidien pesant… qu’une volonté d’appréhender le monde sous un autre angle, dans toutes ses nuances, par delà les apparences afin de se confronter au réel. » J’aime bien cette idée, d’autant que le changement de point de vue paraît essentiel dans cette histoire, le héros se construisant par ses points de vue, celui de Elijah, de son fils et en définitive celui de sa femme.

    C’est aussi très vrai de remarquer que le regard de David Dunn, absolument vide au début du film, se remplit progressivement, d’espoir puis de confiance. Joli billet !

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  4. J’avais bien aimé Incassable avec cette irruption progressive de l’étrange ou du fantastique dans le quotidien. Probablement le Shyamalan qui m’a le plus séduit avec The Village. C’était effectivement le temps d’avant Marvel et DC et leur mise en production à l’échelle industrielle de films de superhéros se ressemblant trop souvent. Ici, on sent un univers de cinéaste en place avant l’exploration du concept de superhéros/surhomme et ça change tout.

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