[Littérature] Les Délices de Tokyo

À chacune de ces étapes, Tokue approchait son visage si près des haricots qu’il baignait dans la vapeur d’eau. Que regardait-elle donc ? Les haricots azuki subissaient-ils une quelconque transformation ? Sentarô fit lui aussi un pas en avant et examina les haricots disparaissant sous un nuage de vapeur. Mais il ne discerna aucune évolution significative.
La cuillère en bois entre ses mains handicapées, Tokue s’abimait dans la contemplation. Sentarô observa son profil à la dérobée. Dans la mesure où il travaillait avec elle, allait-il devoir faire preuve de la même ardeur ? Rien que d’y penser, cela le décourageait.

Dans la modeste échoppe dont il en a hérité la gérance, Sentarô prépare quotidiennement des dorayakis. Mais ses gâteaux éponges fourrés d’une pâte de haricots rouges n’ont rien d’exceptionnels ; la garniture, d’origine industrielle, étant dépourvue de toute saveur particulière. Sentarô n’a d’ailleurs rien d’un pâtissier, les sucreries n’étant pas ce que l’on pourrait appeler son péché mignon, préférant de loin le goût offensif de l’alcool dans lequel il noie chaque soir son amertume. Un jour, à l’ombre des cerisiers en fleur, apparait une petite silhouette bancroche venue répondre à l’annonce affichée à la boutique. Le dos arqué de Tokue, son allure frêle et ses doigts recourbés que ses 70 printemps semblent lui avoir légué trahissent une condition physique inadaptée pour occuper ce poste de commis pour lequel elle candidate. Néanmoins, la robustesse de ses compétences dans la préparation de la pâte anko finit par séduire le palais de Sentarô.

La recette du dorayaki repose en effet sur le délicat mariage de l’amertume de l’haricot azuki et de la douceur du sucre ; un équilibre dont Tokue maîtrise parfaitement les proportions par l’écoute soucieuse de la respiration des légumineuses dans l’eau bouillante. Mais c’est finalement à une cuisine des sentiments que nous invite Durian Sukegawa avec ses Délices de Tokyo. Dans leur officine, ces deux êtres blessés composent sur le piano davantage qu’une simple pâtisserie ; ils élaborent la recette qui réveillera leur appétit pour la vie. En des mots simples mais soigneusement choisis, l’auteur mitonne un émouvant drame sur l’enfermement tant physique que mental et sur le désir de transmettre. Une ode à la douceur de vivre, le meilleur des additifs pour dissiper le fiel exsudé par la société.

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