[Cinéma] Insomnia

Mis sur la touche par une hiérarchie entendant le faire tomber, l’inspecteur Will Dormer et son partenaire, Hap Eckhart, sont envoyés à Nightmute, petite ville perdue au fin fond de l’Alaska, afin d’assister les autorités locales dans leur enquête concernant le meurtre d’une jeune adolescente. Le réalisateur Christopher Nolan trouvait alors dans ces paysages alaskains le cadre idéal pour déployer son esthétique ascétique et cérébrale. Dès le générique d’ouverture, il introduit le désordre psychologique de son personnage principal qui, ne parvenant à se raccrocher au présent, sombre dans la trace mnésique d’un textile imbibé de sang empêchant sa conscience de trouver le repos.

L’horloge nycthéméral régissant cette partie du globe embrume un peu plus l’esprit de Dormer, faisant le lit de ses insomnies mais également de son humeur noire que l’annonce faite par son équipier de négocier avec les affaires internes, et remettre ainsi la qualité du travail de toute une carrière de flic au jugement de ses supérieurs, vient nourrir. Traquant le meurtrier sur une rive rocailleuse, Nolan fait fondre la brume sur son héros, installant un climat de confusion savamment entretenu par un montage cut et une réalisation inspirée, la caméra filmant à hauteur du sol les pas mal assurés de son héros sur le sol raboteux. À l’aveugle, Dormer, manquant à chaque instant de perdre l’équilibre sur le banc de rocher, pourchasse une ombre. Désorienté, il fait feu sur celui qu’il croit être le suspect avant de constater que c’est son partenaire qu’il a abattu.

Dès lors, l’enquête se retire au second plan pour laisser le dilemme moral conduire la suite des évènements. Il n’y a désormais plus ni héros, ni salaud. Dormer, ne semblant croire à la nature involontaire de son acte, plie la réalité des faits afin d’échapper à la justice des Hommes. « Trop tard pour retourner à hier, trop tôt pour être demain ». Obsédé par la temporalité, Christopher Nolan y confronte son inertie (le soleil de minuit semblant stopper le mouvement du temps), sa fuite (la multiplication des inserts comme autant de fenêtres ouvertes vers un passé sur lequel Dormer n’a aucune prise) et son caractère itératif (l’inspecteur et le meurtrier rejouant leur poursuite sur un champ de grumes flottantes), dispersant dans l’air de son thriller polaire un parfum d’inéluctable (« memento mori », locution latine qui servit par ailleurs de canevas à son Memento) auquel le lamento hivernal composé par David Julyan apporte sa pleine mesure. Et à contrario de sa précédente réalisation, le cinéaste ne se laisse pas vampiriser par son concept. Sans mettre en sommeil son affection pour la narration non-linéaire, Nolan se montre ici plus prudent dans la manière de conduire son récit, ce qui lui permet de servir plus efficacement l’étude de caractère de ses personnages par ailleurs brillamment campés par Al Pacino et Robin Williams qui, après son rôle de technicien de laboratoire photographique dans l’excellent Photo Obsession, continuait de creuser avec succès un registre plus sombre de son répertoire.

Sous ses dehors de petit thriller, Insomnia se révèle être finalement un petit diamant noir parfaitement taillé tant du point de vue de la narration que de l’esthétique.

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12 commentaires sur “[Cinéma] Insomnia

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  1. En voilà un qu’il me tarde de revoir en te lisant. Le récent « Dunkerque » a une fois de plus confirmé l’obsession temporelle de Nolan qui aime brouiller l’horloge de nos repères pour rebattre les cartes des forces en présence. Ici la confusion règne, le temps presse, comme sur la plage dunkerquoise. Passé et présent, ou encore ces deux faces irréconciliables, finissent par se confondre et se rejoindre dans la torpeur des nuits sans sommeil.

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  2. Pacino devenant fou à force de ne pas dormir. Williams en tueur implacable et méticuleux. Nolan livre un duel fougueux entre deux briscards du septième art. Un duel qui devient une obsession au fil du film aussi bien d’un côté ou de l’autre. Au point de se demander si Williams ne veut pas se faire coffrer. Pacino signe une de ses dernières prestations mémorables, si ce n’est la dernière. Quant à Williams, il trouvait un autre merveilleux rôle à contre-emploi.

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  3. J’avais trouvé le film intéressant mais il m’avait tout de même déçue, pour Nolan n’exploitait pas le potentiel de son sujet et du coup j’avais trouvé le tout assez banal. J’aimerais beaucoup découvrir la version originale !

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  4. Nolan obnubilé par le temps… et l’espace ! Les deux étant tout à fait lié dans tous ses films, non ? Sinon, tout à fait d’accord avec ton billet, excellents acteurs (un des meilleurs rôles de R. Williams !) et obsessions toujours très travaillées.

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