[Littérature] Sacrifice

Iglesias ne cochait pas noire lorsqu’elle remplissait les formulaires officiels. Iglesias ne se considérait pas comme une personne de couleur, même si elle reconnaissait, en voyant son reflet à côté de ceux de ses collègues qui étaient blancs, qu’elle aurait pu être, pour un regard superficiel, une Hispanique au teint clair.

Octobre 1987. Quartier de Pascayne. New-Jersey. L’eau de la Passaic arborait sa couleur de plomb, produit des effluents industriels des usines alentours. Au sous-sol de l’ancienne conserverie de poisson, une jeune fille, Sybilla, est retrouvée agonisante, la chaire lésée, le cheveu enduit de déjection de chien et le corps barbouillé d’une inscription, « Pute nègre Ku Klux Klan ». Elle dit que ses bourreaux étaient blancs. Elle dit qu’ils portaient un badge, comme ceux des flics. Elle dit qu’ils la tueraient si elle parlait. Sybilla ne dit rien de plus. Sa mère, Ednetta, parle pour elle. Elle refuse de communiquer avec l’inspectrice venue recueillir la déposition de sa fille. Elle n’est pourtant pas blanche, ce sergent que la police a envoyée. Une latino américaine, plutôt bien intégrée. La moins blanche de la brigade. Mais même pour un noir, une hispanique est une blanche et un flic reste un flic.

Joyce Carol Oates, classée parmi les auteures féministes, fait converger autour de son fait-divers les voix de ceux qui l’ont vécu ; la mère, la samaritaine, les urgentistes, l’agent responsable de l’enquête, le beau-père, un avocat spécialiste des droits civiques. Oates observe aussi la rue, cette fièvre d’en découdre suintant des corps, cette chaleur exhalant du macadam brûlant. Elle regarde comment un désordre urbain naît et disparait. Elle présente ceux qui, à des fins personnelles, entretiennent ce brasier. Un révérend rêvant de marcher dans les pas de Luther King. Un Prince musulman désirant faire croître son bassin de fidèle. Oates regarde aussi cette jeune fille se faire lentement déposséder de sa voix, étouffée par le bruit de ceux qui battent le pavé et instrumentalisent les médias. La vérité tente parfois de percer ces barrières intimes et sociétales. Puis comme une respiration, elle se meurt, laissant le mensonge triompher sur les esprits aveugles et souiller la mémoire de ceux qui ne peuvent se défendre. Joyce Carol Oates porte avec Sacrifice un regard vers le passé pour dresser un paysage tristement d’actualité de la rue américaine et de ces conflits raciaux qui la consume. Mais toutes ces nuances d’une réalité toujours plus insaisissable qu’offre la structure chorale du récit, elle se fait au prix malheureusement de longues plages descriptives diversement intéressantes.

2 commentaires

  1. Un roman qui tinte étrangement avec l’actualité.
    Jamais lu Joyce Carol Oates, auteure qui semble avoir une touche avec nos talentueux réalisateurs français (Cantet d’abord, puis Ozon récemment avec son sulfureux « l’amant double »).

    Trop de trucs à lire, pas assez d’espaces de vie disponibles. 😦

    Aimé par 1 personne

    • « pas assez d’espaces de vie disponibles. » très jolie formule 🙂
      Ce Sacrifice fut ma première incursion chez Joyce Carol Oates. Je pense renouveler l’essai, même si j’ai moi aussi un certain nombre de livres qui n’attendent que d’être lus. Pour le moment, je m’astreins à un rythme de galérien ; je viens d’ailleurs tout juste de terminer la lecture du dernier Sukegawa, Le Rêve de Ryôsuke. Mais pas sûr que je puisse le maintenir à la rentrée.
      Et j’ignorais que cette auteure avait autant la cote auprès de nos cinéastes. Merci de cette précision 🙂

      Aimé par 1 personne

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