[Cinéma] Les Envoûtés

Un joggueur. Une camionnette de laitier. Une musique inquiétante. Un cadrage gommant toute perspective. À John Schlesinger, il ne faut guère que ces quelques éléments de mise en scène pour installer une atmosphère, diffuser le parfum de l’angoisse et inviter la menace dans son champ, menace qui arbore ici des traits sinistrement familiers. Il suffira en effet d’une brique de lait renversée sur le carrelage de la cuisine et d’une cafetière défectueuse pour faire basculer le quotidien du Dr. Cal Jamison dans l’horreur. Dès l’ouverture, Les Envoûtés tétanise et émotionne. Un préambule dont la redoutable efficacité est intensifiée par cette fièvre percussive accompagnant le générique d’ouverture et le rite qu’il met en scène. Déjà, l’ordinaire et le surnaturel se confronte sur le banc de montage.

Passé ce saisissant et exaltant exorde, le film adopte un rythme plus posé mais reste néanmoins habité par cet univers parallèle (une spécialité de Mark Forst, scénariste et futur auteur de la série Twin Peaks). Cal Jamison, devenu psychologue pour la police, tente d’exorciser le psychodrame lié à la perte de son épouse en déménageant avec son fils à New-York. Il y fait la rencontre de la propriétaire de l’appartement, Jessica, avec laquelle il va entamer rapidement une liaison. Il dîne également avec des amis avec lesquels il se repasse les souvenirs d’une vie conjugale passée. Mais à l’ombre de cette normalité, se développe l’inintelligible, l’inconnu. Dans les rues de New-York, se propage la pratique de la Brujeria, une cérémonie sacrificielle issue de la Santeria, une religion caribéenne importée par les esclaves noirs au XVI siècle. Aux cadavres de poulets et de chats nonchalamment abandonnés dans Central Park, succède celle d’un enfant, offert en sacrifice dans un cinéma abandonné. L’agent infiltré dans la communauté portoricaine perd alors les pédales, et son cas est confié aux bons soins du Dr. Jamison, qui va se documenter sur ce folklore afin d’aider la police dans leur enquête.

Les Envoûtés est prévisible, linéaire et lourdement mis en musique par un J. Peter Robison peu inspiré, mais peut compter sur le charisme naturel de Martin Sheen dont le regard, brillant de cette charmante juvénilité mêlée à une lueur de fragilité, fait immédiatement naître l’empathie pour son personnage. Et si Schlesinger échoue à proposer l’expérience promise par son introduction, son film dit néanmoins quelque chose de l’Amérique ; ses cabines téléphoniques, ses commodités et ses rames de métro grafées, dégradées, donnant à voir une société moribonde et vulnérable. La Santeria devient alors la projection des peurs occidentales, celle de l’étranger répandant le sang sur son sol (un mythe que le dénouement, révélant la nature de la menace, bousculera), celle de cultes sardoniques puisant ses racines en de lointaines contrées « sauvages », mais constitue également un rempart psychologique contre cette scabreuse réalité pour celles et ceux qui font le choix d’y croire.

6 commentaires

  1. Au début, j’ai cru que « Marathon Man » avait changé de titre. 😉
    Je ne connaissais absolument pas ce film de Brujer signé Schlesinger, j’avoue. Et même s’il semble être « linéaire et prévisible », je ne dis pas que je n’irai pas sacrifier un poulet à mon tour.
    Merci pour cette découverte. 🙂

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  2. Je l’avais vu lors de sa diffusion sur Arte bien avant sa sortie vidéo récente. Un film qui m’avait bien plu de par son pessimisme ambiant et l’ambiance vaudou.

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