[Cinéma] Spectre

Au service de sa Majesté Barbara Broccoli, le réalisateur Sam Mendes voit son permis de tourner renouvelé. À peine le sang versé au cours de la dernière mission a t-il eu le temps de sécher que ce vingt-quatrième épisode réouvre une troisième (et dernière !?) fois les plaies de la période Craig. Les morts sont donc à la fête dans ce Spectre, et James Bond, honorant les dernières volontés de sa défunte mère supérieure, se lance à leur poursuite. « Los muertos vivos estan ».

Un anneau frappé d’un octopode le met ainsi sur la piste d’une communauté criminelle dirigée par un manitou que les fans de la franchise sauront rapidement identifier. Un emblématique nemesis dont les scénaristes se décident à réviser le code phylogénétique de manière assez peu convaincante afin d’encombrer la soute psychanalytique de notre agent secret d’un nouveau bagage. Les vilains ne peuvent décemment plus se permettre d’être de simples menaces à l’ordre mondial. Ils doivent vivre avec leur temps, s’infiltrer dans l’intimité de leurs antagonistes, au besoin s’y refléter. Dans le cas de Spectre, cette reconfiguration présente un risque, le trio Logan/Purvis/Wade ayant auparavant actionné le levier de la filiation pernicieuse dans Skyfall. Le succès de cette nouvelle opération repose donc entièrement sur la capacité de Sam Mendes à transcender cette trame cousue de fil blanc.

Malheureusement, chaque minute de film témoigne de la contrainte qui fut la sienne de mettre en scène cet épisode. Le réalisateur apparait épuisé, alignant les tirs manquées (le générique d’ouverture au désagréable parfum de pub Scorpio, la laborieuse poursuite dans les rues de Rome) alors qu’il parvient tout de même, par instant, à faire mouche (la superbe direction artistique, l’étourdissante scène pré-générique au Mexique, le combat à main nue dans l’Oriental Desert Express, l’élégante photographie signée Hoyt Van Hoytema). Seul moyen pour Mendes d’éviter la faillite est de réinvestir les fondamentaux, sortant du placard le costume blanc arboré par Connery dans Goldfinger et l’humour mutin de la période Roger Moore. Il réveille également le goût de Bond pour le Vodka martini et les femmes esseulées. Mais la donna Monica Bellucci cède très (trop) rapidement sa place à l’insipide Léa Seydoux, qui détecte en l’espion qu’elle s’apprête à aimer sa Madeleine de Proust. Enfin, Spectre ressuscite sous nos yeux LE grand méchant de la saga. Mais l’inamovible Blofeld, une fois sortie de l’ombre, n’est finalement qu’un vulgaire tortionnaire à col Mao.

C’est laborieusement que ce trio arrive donc au terminus. Un final fumeux, aberrant (quatre coups de PPK et l’affaire est pliée), ne cachant même plus ses intentions – être un décalque du The Dark Knight de Christopher Nolan – dérrière une écriture astucieuse, actant ainsi définitivement l’échec de ce vingt-quatrième volet à opérer la synthèse de la tradition et de la post-modernité.

10 commentaires

  1. Excellent compte-rendu de mission agent 002flics.
    Votre analyse vient confirmer le rapport qui fut le mien en son temps, pointant les défaillance d’un projet pour le quel les attentes énormes s’effondrent avec l’hélico du film pré-générique.
    Il y avait pourtant, en effet, de quoi monter une opération efficace en jouant sur cet arc familial qui semble être celui attribué au Bond Craig depuis sa nomination en double zéro. Hélas, les options scénaristiques hasardeuses mentionnées plus haut (bien vue l’intention d’aligner Bond sur « the Dark Knight », ce qui n’est que justice malgré tout vu que j’ai toujours trouvé l’approche de Nolan de l’Homme Chauve-souris très bondienne), même maquillées par l’expertise d’un chef op’ aux petits oignons et d’un réalisateur pas des plus manchots, dissolvent ce « Spectre » dans le rang des épisodes secondaires de la série.

    Aimé par 1 personne

  2. Je ne suis pas sûr de comprendre le rapprochement avec The dark knight. Je vois The dark knight comme une démystification (endosser le mauvais rôle pour mieux resurgir mais tout autant pour mieux disparaître -j’ai en tête la scène au café en Italie incognito) et tout à fait l’inverse pour ce Bond, puisqu’il s’agit de regonfler le personnage de son propre mythe (après l’en avoir dépecé dans les précédents épisodes signé Mendes).

    Sinon, je vous rejoins le film manque d’être plus efficace et d’atteindre plus habilement son but, malgré un certain panache et une introduction tonitruante.

    J'aime

    • Tu as tout à fait raison : The Dark Knight propose une démystification du héros. Certes, concernant 007, il a conservé de son humour et de son flegme.
      Mais le costume bondien a tout de même été passé au programme démystification pour faire apparaître ses failles et rendre sa personnalité plus noire. Et puis, il y a cette démarche des scénaristes de donner à l’adversaire un visage familier sorti du tréfonds du passé du héros (la dynastie Al Ghul/Blofeld, même combat : on lave ici son linge sale en famille), ce qui n’est pas sans conséquence sur la narration (il est moins question de sauver le monde que de résoudre un conflit familial).
      Enfin, la scène finale de Spectre est une copie quasi conforme d’une scène clé de Dark Knight (« quasi » car, chez 007, la femme en détresse est finalement sauve).

      Aimé par 1 personne

      • Je ne vois pas la scène clé à laquelle tu fais allusion dans le Nolan. Cependant quand je relis mon commentaire et ton éclaircissement, ce jeu du héros dépouillé de son mythe ou au contraire totalement revalorisé par celui-ci m’apparaît maintenant plus évident. Les mouvements de mythification et de dépossession du mythe sont inversés mais assez comparables en effet.

        J'aime

  3. Pas revu depuis sa sortie salle, mais j’avais été un peu déçu. Le film avait un énorme ventre mou en milieu de film et les Bond girls étaient sous-utilisées ou mauvaises (Léa Seydoux fait comme d’hab j’ai envie de dire, Monica Bellucci se déshabille et Stephanie Sigman passe).Reste un opus plus qu’efficace dans son ensemble où Sam Mendes clôt l’aspect reboot du Bond de Daniel Craig. Il peut désormais aller vers d’autres aventures.

    J'aime

      • ça dépend des moments à vrai dire. Je trouve l’aspect mythologique intéressant, tout comme le chaos final et les scènes d’action. Mais il y a quand même des moments un brin douteux où tu sens que Mendes a peut être fait trop long avec un film qui n’en méritait pas tant. Par exemple, l’un des personnages antagonistes est prévisible à mort. D’autant plus quand tu sais ce qu’a joué l’acteur.

        J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s