[Cinéma] Ikari

Dans une maison de la banlieue pavillonnaire de Hachioji, s’est joué un terrible drame. La chaleur moite qui règne sur la scène du crime est étouffante. Murs et plancher témoignent de la fureur qui en a écorché la sérénité. Et sur la porte de la salle de bain, un message, inscrit en idéogramme de sang. « Ikari ». Mais que cache donc cette colère ? Quelques temps plus tard, alors que les dernières avancées de l’enquête permettent aux médias de diffuser quelques embryons de portraits-robots de l’assassin, trois jeunes hommes débarquent dans trois localités disséminées sur l’archipel nippon. Parmi eux, se trouvent peut-être l’auteur de ce double homicide.

Prenant à revers les attentes formulées par cette sordide séquence inaugurale, le réalisateur coréen zainichi* Lee Sang-il échafaude avec Ikari non un thriller scabreux mais un drame choral intérieur dont la dynamique repose sur les portraits croisés d’hommes et de femmes, veuf abattu et fille infortunée, homosexuel séducteur compulsif et adolescente miséreuse, chacun affecté par la solitude et l’abandon, par leur incapacité à verbaliser leurs sentiments et à se confier sur leurs passés. La force du film tient d’emblée à ne pas présenter les trois allogènes comme des entités nuisibles et dangereuses. Tout en entretenant le silence sur leurs origines respectives, Sang-il leur offre un sauf-conduit, les laissant habiter paisiblement le quotidien de chacun des personnages qu’ils rencontrent loin de l’influence de l’enquête, réduite à l’écran à de brèves scènes d’investigation et à des flashs info auxquels les autochtones prêtent un regard amusé ou indifférent. Néanmoins, l’ampleur médiatique qu’acquière la traque de l’assassin agit comme un retardateur au sein du récit, prêt à pulvériser cette stabilité que ces trois étrangers parviennent peu à peu à construire avec leurs environnements.

De manière pertinente, ces destins individuels, par cette autarcie affective qui les conduit, font échos au repli et à la méfiance de l’autre vers lequel s’avance la société japonaise du premier ministre Shinzo Abe. Pour l’occasion, le réalisateur invoque le temps d’une séquence les mouvements contestataires qui agitent l’archipel d’Okinawa contre l’implantation de nouvelles bases américaines. Face au cortège des manifestants, le discours désillusionné tenu par le jeune Tatsuya sur l’inefficacité de l’expression démocratique révèle l’état de désenchantement et de fatalisme d’une jeune génération préférant vraisemblablement se taire et ne pas faire de vague.

Fatalement, arrive l’instant de l’annonce par les médias des traits distinctifs permettant d’identifier le meurtrier présumé. Le doute s’insémine alors dans les esprits, et le poids de ce silence entretenu délibérément par les personnages se mesure à l’aune des incompréhensions, de la méconnaissance et des non-dits sur lesquels se sont bâties leurs relations. En faisant ainsi s’abattre sur eux le destin, Sang-il les pousse à perdre le contrôle d’eux-même et à extérioriser leurs émotions de manière anarchique et violente. Au delà de la logique narrative (expulsion d’une pression émotionnelle devenue trop forte où « le syndrome cocotte-minute ») et de la force émanant des superbes images composées par le chef opérateur Norimichi Kasamatsu, de la musique stratosphérique signée du meastro Ryuichi Sakamato et des acteurs (en tête, le solaire Satoshi Tsumabuki), Ikari gagne en intensité ce qu’il perd en dignité par l’étalage frontal et parfois un peu complaisant de ces douleurs.

Le long lamento final confirme enfin le total désintérêt de Lee Sang-il pour son puzzle criminel, la reconstitution du drame révélant non les faits mais les facteurs psychologiques et affectifs qui ont concouru à son achèvement. Un simple alibi lui permettant de réaliser ce maladroit mais néanmoins bouleversant kaléidoscope d’individualités.

*Les coréens zainichis sont les coréens ou descendants de coréens venus habiter au Japon comme travailleur à la suite à l’occupation de la Corée au début du XX siècle, comme déporté au cours de la Seconde Guerre Mondiale ou comme réfugié après 1945.

Un commentaire

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s