[Cinéma] Hannibal

La bête est sortie de sa cage. Elle rêvait d’une vue, elle a eu Florence. Elle, la bête, c’est lui, Hannibal Lecter, docteur en médecine, meurtrier cannibale et fin gastronome. On l’avait quitté sur un coup-fil au cours duquel il annonça faire de son ancien geôlier, le pédant Dr. Chilton, l’objet de son prochain hors-d’œuvre. C’est finalement dans le costume du conservateur par intérim de la bibliothèque Capponi qu’on le retrouvât, d’abord en 1999 sous la plume de son géniteur, Thomas Harris (et sous l’impulsion d’actionnaires déterminés à en sucer la valeur marchande jusqu’à la moelle), puis en 2001, devant la caméra de Ridley Scott après que Jonathan Demme ait jeté définitivement l’éponge.

Il faut dire que, par essence, Hannibal n’est en rien le fin thriller de sous-sol qu’est Le Silence des agneaux. Le Dr. Lecter, sa sensibilité, son univers, pour la première fois mis sur le devant de la scène cinématographique, y sont cuisinés d’une manière bien différente, présentés sous la forme d’un dantesque et gargantuesque opéra assorti de cervelle sautée au beurre, de tripes et de jolis morceaux de barbaque. Il y a de la farce, aussi, au menu. Beaucoup de farce (Verger bavochant sa dépravation et son désir de vengeance d’un air satisfait qui suinte de son visage bousillé par sa propre folie demeure un grand moment de cinéma). C’est gourmand, exquis, grandiose de perversion et d’amoralité, conformément au texte de Harris (sans pour autant en égaler l’obscénité ; exit donc la sodomie à l’aiguillon à bétail et cette fugue passionnelle Starling/Lecter ayant présidé au départ de Jodie Foster). Et il y a Florence… Ces ombres impressionnantes dévorants la Piazza della Signoria, l’instant magique lors duquel le soleil du petit matin caresse les toits du Ponte Vecchio, son pavé mouillé, ses arcades enténébrées. Sublimé par le chef opérateur John Mathieson, la ville italienne sert ici un but plus vaste que celui du simple décor. Elle est la projection du monde intérieur de Lecter. Elle est son royaume, terrifiant pour ses ennemis ancestraux mais irrésistiblement séduisant par le raffinement qu’il s’en dégage. Mais le cœur d’Hannibal, c’est l’éclat fabuliste (la Bête, la Belle endormie, le bois) apporté à cette romance courtoise (lettre parfumée et nobles sentiments) unissant la disciplinée Clarice Starling (rôle repris avec beaucoup d’aplomb par la talentueuse Julianne Moore), agent sacrifiée sur l’autel de la corruption et de la misogynie de ses supérieurs en col blanc, à Hannibal Lecter, sortie précipitamment de sa retraite florentine par une victime souhaitant lui rendre la monnaie de sa pièce. Une impression de conte qui finit de creuser la distance entamée avec le film de Demme.

Ridley Scott, artiste et esthète, en saisit l’occasion pour cultiver le goût du gore et du baroque (pour ne pas dire du grotesque), appuyant chacun de ses gestes cinématographiques par une bande-son classieuse (le flamboyant Vide Cor Meum signé Patrick Cassidy, du Glenn Gould) et un verbe aiguisé dont Hopkins se fait le brillant interprète, le tout assaisonnés d’un réjouissant second degré que le croquignolesque et délectable dîner final porte à incandescence. Alors certes, l’orientation donnée à cette suite aux « pérégrinations » d’Hannibal Lecter ne manque pas de produire quelques indigestions chez les captifs de la finesse psychologique du Silence des agneaux. Elle n’en reste pas moins l’exact reflet de la nature du personnage qu’elle embrasse.

7 commentaires

  1. Une succulente chronique que vous nous servez là, chef.
    Mon goût pour l’Hannibal est sans doute moins prononcé que le tien, sans doute gâté par les avis saignants qui cinglèrent à sa sortie. Mais contrairement à tous ces amateurs « du silence des agneaux » qui bêlaient contre l’esthétisme pachydermique de sir Scott, je me suis repu de ces promenades florentines en clair-obscur, ce détour à l’ombre du Duomo où l’art se déguste en proportions parfaites. Ton texte a de surcroît la vertu de me remettre en appétit.

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  2. Comme tu le sais déjà, je ne suis pas très fan de ce cru que je trouve particulièrement grossier et vulgaire. Rien que la scène du cerveau est un moment de bouffonnerie involontairement drôle. Puis Julianne Moore n’est pas à l’aise dans le rôle, surement car elle a repris le rôle d’une autre actrice.

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