[Cinéma] L’Inspecteur Harry

1971. Tandis que l’inspecteur Columbo et son esprit d’analyse à combustion lente creusait pépère son sillon sur le petit écran, une autre espèce de représentant de l’ordre débarquait au cinéma. Harry Calahan est un inspecteur provocateur, caractériel, insubordonné à l’autorité et à la lenteur de la bureaucratie policière. Franc tireur, celui que ses collègues surnomment « Dirty Harry » parcourt les vastes étendues bitumées de San Francisco, abattant la basse besogne accompagné de son fidèle Magnum 44, particulièrement loquace quand il s’agit pour son propriétaire de rendre la justice, parfois au mépris des droits Miranda & Escobedo concédés aux criminels. Et justement, en voici un, de malfaiteur, né sous le signe du Zodiac. Scorpion, crinière sauvage, visage d’enfant de cœur, est pris de folie meurtrière, ciblant sans distinction (ou presque) citoyen d’ébène et homme en soutane, jeune fille en fleur et « petits chéris », tout en narguant les forces de l’ordre dans des lettres assassines. Roulée dans un scénario de papier à cigarette, cette belle affaire de série B est confiée à l’expertise du couple réalisateur/acteur Don Siegel/Clint Eastwood, dont les méthodes de travail sont toutes aussi expéditives que celles employées par le personnage principal. « Pourquoi passer dix jours à tourner ce qu’une équipe de télévision met en boîte en dix minutes ? » interroge alors Eastwood après avoir remplacé au pied levé Siegel, alors cloué au lit par une vilaine grippe. Une approche technique radicale qui n’est pas sans conséquence sur le rythme imprimé au long métrage. Sec, nerveux et dopé à l’inébriatif free-jazz de Lalo Schiffrin, L’Inspecteur Harry ne s’embarrasse pas des formalités narratives pour nous introduire dans le quotidien fort agité de son héros. La mâchoire serré et un regard d’acier capable de pénétrer n’importe quel gilet en kevlar, Clint Eastwood fait mouche dans la peau de cet impavide fonctionnaire de police, tout comme son adversaire et néanmoins partenaire Andrew Robinson. Mais si ce cowboy des macadams acquit rapidement une forte popularité auprès du grand public, la critique américaine se montra en revanche excessivement cavalière à son égard. Ainsi, selon la journaliste Pauline Kael et quelques autres confrères, sa misanthropie, sa brutalité, ses jugements arbitraires et sa disposition pour la torture fit de ce canardeur assermenté un alfier de l’idéologie fasciste. Un verdict loin d’être sans appel, Harry Callahan, par ses œillades lancées à son partenaire d’origine hispanique et sa défense des droits des victimes, apparaissant moins comme un dangereux facho que comme une figure de la classe laborieuse enrôlée dans un polar hard-boiled efficace et sans grande prétention politique.

9 commentaires

  1. Propres et efficaces, tes mots vont droit au but, touchent la cible sans coup férir. « Bullseye ! » aurait pu lâcher ce Scorpio salopard dans la ligne de mire de l’Inspecteur. Dans la lignée de Callahan, notre Belmondo national, autre flic marginal mais nettement plus gouailleur, s’était essayé à la poursuite d’un tueur énigmatique qui semait la « peur sur la ville ». Pas du Siegel, mais du Verneuil, et on voyait la différence.

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  2. Après l’Homme sans nom, Clint Eastwood s’est retrouvé à nouveau avec un rôle iconique dont il va essayer plus d’une fois de se dépatouiller d’une manière ou d’une autre (notamment avec La relève). Un rôle de policier à la punchline facile et savoureuse et qui s’en prend à un simili-Zodiac dans la ville même des crimes. Excellent. Par contre des suites je ne retiens que le troisième volet. Le second est volontairement plus soft, mais il perd beaucoup de hargne. Quand aux autres, c’est des policiers bateaux même si je retiens la performance hallucinante de Jim Carrey sur du Guns n roses. 😉

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