[Cinéma] Wind River

Pour son premier long métrage en tant que réalisateur, le scénariste Taylor Sheridan quitte les pleines arides et poussiéreuses du Sud Ouest des États-Unis pour gagner les reliefs neigeux du Wyoming. Avec Wind River, l’auteur achève donc lui-même sa « trilogie de la frontière » entamée deux ans plus tôt avec l’excellent Sicario, suivit un an plus tard par le très bon Comancheria ; deux néo-western qui illustraient avec un certain brio la reconquête d’un territoire et la porosité de ses frontières, que ces dernières soient géographiques ou morales. De géographie, il en sera encore question dans cette réserve indienne de Wind River clapi à l’ombre des montagnes wyomingaises. Cory Lambert, agent des eaux et forêts chargé par le chef de la police tribale de traquer un puma, découvre au cours d’une de ses battues le cadavre d’une jeune femme amérindienne. Une découverte ravivant chez lui les plaies causées par la perte de sa fille, née de son union avec une femme amérindienne dont il s’est depuis séparé, survenue dans des circonstances similaires. Dépêchée de Las Vegas, l’agent du FBI Jane Banner, qui semble avoir à cœur de résoudre cette affaire, emploie Cory en qualité de consultant dans son enquête. La connaissance de la région et la relation avec le peuple shoshone que ce dernier entretient permettent à l’agent fédéral de franchir les lignes de ce territoire perdu de l’Amérique où flotte une bannière étoilée hissée à l’envers, signe de la détresse extrême à laquelle est en proie ses habitants. Mais pour Cory, cette participation n’est pas mue par un sentiment altruiste ; elle répond à un désir cathartique de punir les responsables de la mort de sa fille. De cet ilotisme affectant la communauté amérindienne, de cette violence rongeant les âmes peuplant ces terres, Taylor Sheridan en tire la matière pour dessiner les horizons crépusculaires de son récit. Malheureusement, son long métrage, dominé par la solide performance de son duo d’acteur et les envoutantes vibrations hivernales insufflées par les compositeurs Nick Cave et Warren Ellis, échoue à y faire résonner la voix de ce peuple réduit au silence. Derrière ces prétentions de peinture sociétale, Wind River n’est qu’un simple thriller qui combine les imperfections du film de scénariste (absence de point de vue cinématographique, dialogues sentencieux caractérisant à outrance les personnages) à celles du film de producteur (apports dispensables en action, refus de la contemplation). Démonstration faite que l’univers de Taylor Sheridan, privé du regard d’un réalisateur tel que Dennis Villeneuve ou David Mackenzie, ne produit guère d’étincelle.

7 commentaires

  1. Je vois que toi non plus tu n’as pas été très époustouflé par Wind river. En effet, le film a bien du mal à convaincre en n’étant qu’un énième thriller de plus. Heureusement qu’il y a un contexte qui change de ce qu’on voit d’habitude dans le genre parce que sinon… Après je remarque que Jeremy Renner commence à trouver des rôles un peu plus intéressants que les archers sous-exploités et des espions de tous bords. Pas plus mal pour lui.

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    • Tu l’a dis l’ami. Heureusement que le paysage social dans lequel est installé ce thriller lui apporte un peu de chair car on n’aurait sinon eu peu de chose à se mettre sous la dent. Wind River aura donc eu le mérite de nous convier à enterrer temporairement la hache de guerre pour fumer ensemble le calumet de la paix 😉

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  2. Hugh, homme des hautes « pleines » 😉
    Sans être époustouflé, je dois reconnaître que ce polar neigeux tâché du sang de la Nation indienne m’a bien plu. Je te trouve assez injuste sur « l’absence de point de vue » qui, me semble-t-il (et tu l’évoques d’ailleurs dans les lignes qui précèdent), est au contraire le fil directeur qui conduit les trois scénarios constituant ce panorama de la frontière. Le western fait partie de l’Histoire du pays, il n’est pas mort, il a juste changé de forme. Peut-être qu’effectivement, côté mise en scène, Sheridan n’est pas Villeneuve, qu’il impressionne moins que McKenzie, mais tout de même, je garde ne mémoire la très belle scène d’ouverture, la fusillade de la baraque, et ce moment particulièrement émouvant où le Shérif rejoint l’Indien paré d’un masque de mort dont la tradition s’est pourtant perdue au fil des générations. Entre Craig Johnson et Tony Hillerman dans l’esprit. C’est plutôt très bien à côté du tout-venant.
    Finalement, rien de me le remémorer, cela me donne très envie de le revoir.

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    • Pour avoir relu ton billet, je m’attendais justement à ce que tu dégaines ici ton argumentaire pour défendre l’honneur de Wind River 😉

      J’entends par « absence de point de vue » une réalisation impersonnelle, sans parti-pris visuel qui en ferait une œuvre formellement identifiable. Ça bouge, parfois plus que de raison, au point de gâcher des scènes à fort potentiel émotionnel (la confession de Cory, filmée par un cadreur visiblement pris de convulsion).
      Évidemment, il y a un fil conducteur. Sheridan est un scénariste travaillé par des thèmes et sujets qui lui sont propres. Il n’empêche, le scénario de Wind River possède des faiblesses. Lorsqu’on s’attache à embrasser la cause des peuples amérindiens et plus particulièrement de leurs femmes, on leur accorde davantage que trois plans et une courte note conclusive informant de l’absence de statistique sur les disparitions des femmes amérindiennes.

      Son premier essai derrière la caméra n’est donc, de mon point de vue, pas concluant. Dommage car la première partie – en gros, tout ce qui précède la perquisition musclée dans la crackhouse – m’avait plutôt emballé.

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      • Je sens bien que j’aurai du mal à te convaincre d’adoucir ton jugement sur ce film. Néanmoins, je me permets de rebondir sur les reproches que tu formules à son adresse. Il serait notamment très sévère de vouer aux gémonies l’ensemble du film pour quelques maladresses de cadrage (qui, je t’avoues, n’ont nullement imprimé ma mémoire). Reste le fond du sujet qui te semble être négligé par l’auteur. Peut-être te fourvoies-tu dans ses intentions, qui ne sont nullement de faire de la Nation le cœur de son propos, mais au contraire un élément de contexte, comme l’était, sans doute dans une moindre mesure, la présence de l’adjoint Cheyenne dans « Comancheria ». Cette absence des femmes indiennes à l’écran est par ailleurs symptomatique du problème de leur « disparition », principal moteur de l’intrigue. On les voit peu à l’écran et pourtant elles sont au cœur de toutes les discussions, elles constituent la force invisible, l’émanation de l’esprit des ancêtres qui couve sous le manteau de neige. Car le sujet est plus vaste, comme le paysage qui est, ici comme naguère, un véritable acteur à part entière (une dimension qui prend tout son sens sur grand écran, comme souvent dans le western). L’Amérique d’aujourd’hui, comme celle d’hier, est habitée par un peuple de déracinés (les ouvriers qui représentent ici les pionniers d’antan), où les ethnies s’affrontent toujours aux dépens de l’une d’elles. Sheridan nous montre, sans doute de manière désenchantée, une mixité impossible. Autant d’éléments qui rendent à mes yeux le film vraiment intéressant, au-delà de quelques défauts de fabrication.

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        • À ceci près que l’adjoint Cheyenne de Comancheria n’est pas le socle sur lequel repose le récit comme le sont les femmes amérindiennes de ce Wind River.

          Je comprends tout à fait ton interprétation pour l’avoir envisagé au moment de l’écriture de ma critique. À y réfléchir, aborder la question de la disparition des femmes amérindiennes en jouant avec leur absence où en les éloignant de l’avant-scène pour en faire des figures lointaines ne me semblait pas absurde. Mais s’est rapidement imposé à moi la conclusion du film car, de mon point de vue, c’est à la lumière de celle-ci que toutes les dimensions du récit se révèlent. Je me suis revu à l’orée du générique de fin, introduit par ces quelques mots comme des preuves du triste sort que l’administration américaine réserve à ces milliers d’amérindiennes évanouies dans la nature, et ressentir de nouveau ce sentiment d’échec quant au traitement opté par Sheridan.
          Et puis, il passe totalement à côté d’un personnage féminin qui aurait, à coup sûr, formidablement parachevé son panorama : l’ex belle-mère de Cory, qui continue à vivre dans cette réserve que fuit sa fille comme la peste. Quid de sa survie ? Quid de son histoire ?

          Mais effectivement, peut-être me fourvoie-je sur les intentions de Sheridan.
          Du reste, je ne trouve pas le film inintéressant, juste bancal.

          Aimé par 1 personne

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