[Cinéma] Le Corbeau

Maître corbeau, de sa plume incognito, fait chanter le docteur Rémi Germain, l’accusant de pratiques abortives et d’entretenir une relation adultérine avec la femme d’un confrère. Une missive qui en précèdera bientôt de nombreuses autres. Le corvidé ne s’arrête plus, croassant sa diffamante parole sur tous les toits des notables du village, entachant un peu plus la réputation du praticien comme la tranquillité de cette « petite ville d’ici ou d’ailleurs ».

Cette atmosphère lugubre nimbant l’intrigue de ce second long métrage signé du maître Clouzot, librement inspiré de l’affaire de l’anonymographe de Tulle, prend une dimension toute particulière à la lumière de la période durant laquelle il a été tourné. Métonymie de la collaboration avec l’occupant nazi, Le Corbeau, sortie en 1943, produit par la Continental d’Alfred Greven et de Goebbels, crispa d’abord les administrateurs du régime de Vichy qui cherchèrent en vain à le chasser des écrans français avant d’être lapidé en place publique au sortir de la Second Guerre Mondiale par une poignée de sommités de la pensée cinématographique qui y voyaient, à tort, une œuvre colportant la doctrine nazie, faisant dès lors de son cinéaste un collaborateur zélé du national-socialisme. Nul doute que ces gens là n’ont su lire, dans le tumulte un brin déraisonné de la Libération, dans ce flamboyant récit écrit à l’encre noire du fantastique, éclairé et cadré comme un film expressionniste allemand, une attaque en règle de la délation.

Henri-Georges Clouzot et son scénariste Louis Chavance font ainsi de Germain (Pierre Fresnay, impeccable) et quelques autres personnages satellites les proies d’une force surnaturelle, effrayante par son omniscience. Un mal volatile capable de faire déplacer une marée humaine qui, gagnée par la fièvre de la suspicion et du délire de persécution, mugit sa folie dans les rues pour engloutir la première coupable idéale venue (une séquence qui, malgré une économie de moyen évidente pour l’époque, demeure encore aujourd’hui d’une redoutable efficacité formelle).

Germain mène donc son enquête pour que cesse de vaciller la lumière, le bien. « Mais où est l’ombre, où est la lumière ? » lui demande le professeur Vorzet (Pierre Larquey, impérial) à l’issue d’un épuisant examen graphologique peu concluant. Le généraliste approche sa main pour stopper le mouvement pendulaire de l’ampoule que vient de faire se balancer le vieux psychiatre. Mais l’arrêter exige de Germain de se brûler les ailes et à abandonner sa part d’ombre au grand jour. À cet instant, Le Corbeau porte la griffe d’un fin observateur, désespéré par la nature humaine et passionné par cette ambiguïté agissante chez les êtres humains. Il taille à la pointe du stylo des portraits grinçants et des dialogues incisifs afin de révéler cette troublante vérité qu’en ce bas monde, il n’y a guère de monstres, juste des Hommes ni « tout bon ou tout mauvais ».

2 commentaires

  1. Tu as de nouveau sorti ta plus belle plume pour ranimer le chant de ce sinistre oiseau délateur. Le Noir, le Blanc, et vice versa : Ces Français là ont existé (on dit même qu’il en existe encore). Clouzot ne nous avais pas menti.

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